Corruption dans les écoles: Enquête accablante

 

En guinée, l’école est en proie à une crise  qui perdure depuis des ans. Au nombre des problèmes qui la minent, il y’a la  corruption. Un phénomène rampant largement répandu dans le système. Malheureusement, les acteurs de l’éducation ne contribuent en rien à changer les comportements et laissent se perpétuer la  pratique. Et le champ reste libre à ce fléau qui compromet l’avenir de la Guinée entière.

 

L’enquête de terrain s’est déroulée auprès  de 319 élèves, 25 enseignants et 15 membres de l’administration dans 5 établissements de la commune de Matoto et 2 écoles de Ratoma. Il en résulte que la définition de la corruption apparaît plus ambiguë pour les élèves contrairement aux autres acteurs de l’école. Et à tous les niveaux, le phénomène a quasiment la même ampleur. Les raisons avancées pour justifier les pratiques de corruption sont la peur de l’échec aux examens,  aux évaluations et l’acquisition coût que coût de diplômes.

« La corruption met face à face des correcteurs et des parents d’élèves dont l’objectif premier est la réussite de leurs enfants », reconnait Raphael Tonguiano, enseignant.  Il ajoute que  la corruption peut se faire par des intermédiaires qui prennent de l’argent auprès des parents pour entreprendre des démarches auprès des correcteurs. Selon lui, des groupes d’enseignants ou de complices se forment principalement pendant les périodes d’examens ou d’évaluation pour offrir des services de fraudes et promettre le succès aux examens pour les élèves. Les sommes exigées varient selon l’objectif recherché : de 200.000 à 500.000 pour le passage en classe supérieure au niveau intermédiaire et  de 1.000.000 à 2.500.000 pour les examens. La corruption dans l’éducation se déroule durant certaines périodes de l’année scolaire. Il s’agit de la rentrée scolaire, de la  période des évaluations et du moment des examens. Il y’a aussi les périodes d’attribution des bourses aux étudiants.  Puisque l’éducation concerne tous les parents et emploie beaucoup de gens, la corruption dans l’éducation touche donc plus d’acteurs que dans d’autres secteurs.

 Démarche risquée en toute conscience

Les parents d’élèves qui versent des pots-de-vin, bien qu’ils considèrent l’acte immoral,  sont parfois satisfaits des résultats. Mais, en cas d’échec, ils réclament  rarement le remboursement de la somme donnée. Quand c’est nécessaire,  ils le font discrètement. «  C’est un phénomène qui fait partie de la vie des guinéens. Nous sommes tous conscients mais c’est comme cela », déclare  Madame Fanta Kaba,  vendeuse de condiment et mère de trois lycéens. Elle reconnait avoir  été confrontée plusieurs fois à deux formes  de corruption : «  j’ai tenté de corrompre un enseignant, et j’ai essayé aussi de servir d’intermédiaire ; si on ne fait pas ainsi ce sont les enfants des riches qui auront les diplômes et le travail. Nos enfants vont toujours échouer et rester pauvres comme nous. Je suis analphabète mais j’ai beaucoup de relations dans le secteur de l’éducation. Tous les moyens sont bons pour survivre dans un pays pauvre comme la Guinée  », dit-elle.

Comme le démontre Madame Fanta, les exemples de corruption sont légions. Les élèves, d’une manière générale, proposent de l’argent aux enseignants des cours où ils réussissent le moins. Ils achètent des notes.

«Le professeur m’a dit à l’oral d’anglais qu’en Guinée, on ne parle pas l’anglais et que n’étant pas libérien, pour réussir à mon évaluation, je devais payer» : tels sont les propos d’un élève de la 12 année d’un établissement public de Matoto. Pendant les épreuves écrites des examens, les élèves cotisent parfois pour les surveillants qui leur permettent de communiquer entre eux.

Le cas pitoyable des filles

Les filles quant à elles alimentent la corruption sexuelle qu’elles appellent l’auto-délibération. «  Il s’agit là de note sexuellement transmissible », ironise un responsable d’établissement privé situé à Sangoyah, qui a requis l’anonymat. Et selon lui, comparativement aux garçons, les filles sont plus exposées à  la corruption, du fait des crises d’adolescence mais aussi et surtout de la peur de l’échec en classe d’examen. Les facteurs favorisants,  à son avis, sont : l’environnement, l’ambition, le faible niveau, les conditions de vie et la pauvreté.

Un jour, raconte Ibrahim, notre prof de chimie a distribué des zéros à nous tous. Une collègue de classe, la plus belle de toute, m’a amené chez le prof en question. « Personne ne doutait de sa relation avec ce jeune enseignant. Mais à ma grande surprise, elle s’est mise en ‘’serviette’’ dès notre arrivé dans la chambre du monsieur. En fin de compte, moi j’ai eu 14 en remplacement du 0 qui était devant mon nom. Ma collègue m’a demandé de rebrousser chemin, prétextant vouloir aider le prof à reporter les  notes sur une nouvelle fiche », précise-t-il.

Cette histoire est loin d’être isolée. Nombreuses sont les filles qui entretiennent des relations amoureuses  parfois  avec plusieurs professeurs à la fois pour en retour bénéficier des traitements de faveur en pareil circonstance. « Vous les verrez traverser des cycles scolaire et universitaire en courant pour se retrouver finalement avec un diplôme sans avoir la formations correspondante », regrette Moussa Sylla prof de Mathématique. Qui dit  être dans l’obligation morale de reconnaitre avoir eu des aventures similaires. « Ce sont elles qui provoque le plus souvent », se défend-il.

En revanche,  le pasteur Maurice qui dénonce l’incapacité de ces profs à s’offrir une compagne dans les conditions normales, estime que  le droit de cuissage, le favoritisme et les pots-de-vin,  sont  manifestations qui relèvent de la recherche de la facilité. Tous les acteurs de l’école, dit-il, sont atteints par cette « maladie spirituelle ».

Il y’a lieu de s’inquiéter

Pis, la corruption  en milieu scolaire peut révéler, à première vue sans grand intérêt dans la mesure où, cette notion renvoie aux sommes énormes que certains grands gestionnaires détournent et des trafics d’influences qui aboutissent à de grands bénéfices frauduleux. D’ailleurs,  près de 60% des personnes rencontrées pensent que la corruption est moins grave dans le secteur de l’éducation, vu que les sommes d’argent exigées par les agents corrompus ou versées par les corrupteurs sont plus modérées que dans les autres secteurs. « Le fait que dans le secteur de l’éducation, les corrompus ne sont pas visiblement les plus riches, favorise apparemment la perception qu’on peut excuser la petite corruption dans l’éducation », explique M Camara, prof de droit.

Or, reconnait  un  expert en économie, lorsque la corruption prend certaines proportions, comme c’est le cas en Guinée, elle constitue une menace pour la croissance économique et contrarie les efforts accomplis en vue d’instaurer la bonne gouvernance. « Elle devient  un obstacle au développement durable, aggravant ainsi les disparités économiques  comme la pauvreté, les différentes formes de criminalité, etc », affirme-t-il.  Selon lui,  c’est dans le secteur de l’éducation que la corruption peut beaucoup nuire à l’économie,  puisqu’il est le secteur qui doit inculquer les valeurs morales, et l’intégrité aux enfants. «  La corruption dans l’éducation compromet l’avenir », conclu-t-i

…des raisons aux conséquences…

Tous les acteurs de l’école affrontent quotidiennement et sans espoir les affres d’une misère, que chacun à son niveau se trouve obligé de gérer dans une discrétion parfois totale.  De l’avis des experts, cela les rend très sensible à tout ce qui peut faire penser à une petite amélioration des conditions matérielles. Et, dans tout  le système éducatif  guinéen, en effet, les élèves, les étudiants, les parents ainsi que le personnel administratif sont  dans le piège de la facilité. Le goût  de l’effort, n’habite plus ceux qui aspirent à obtenir des diplômes. L’enseignement baisse progressivement de niveau et les diplômes perdent de leur valeur. « La situation altère le futur social, économique et  même politique du pays. Les gens croient que l’effort personnel et le mérite ne comptent pas et que le succès passe par la manipulation et le favoritisme.

En Guinée, la corruption ralentit considérablement son évolution au profit du mercantilisme. Chefs d’établissement et professeurs participent de près ou de loin à cette opération. Une pratique qui n’est pas sans conséquences néfastes sur le système éducatif et la société toute entière.

Gilles Mory Condé

 

 

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